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Supply Chain Management Analytics Transformation digitale

Les innovations de la chaîne de blocs (blockchain) et la chaîne logistique

Comment s’en servir pour rompre avec la gestion établie des chaînes logistiques mondiales ?
Jonas Hatem

Par définition, les innovations de rupture génèrent de nouveaux marchés et des réseaux de valeur. Supplantant les alliances et leaders établis du monde industriel, elles finissent par perturber les réseaux de valeur et les marchés existants. Les exemples en sont nombreux : les os, les cailloux et les abaques ont été remplacés par les ordinateurs. Le compas, par le GPS. Aujourd’hui, je réfléchis aux questions relatives à la blockchain et à son lien avec la chaîne logistique. La blockchain créera-t-elle son propre créneau ? Comment s’en servir pour rompre avec la gestion établie des chaînes logistiques mondiales ? Il s’agit peut-être d’une énigme : qu’est-ce qui casse avant que nous l’utilisions ? La réponse à certains casse-têtes est si évidente que vous vous tapez la tête au mur en voyant la solution. Celui que je vous présente aujourd’hui n’appartient certainement pas à cette catégorie : comment les chaînes logistiques peuvent-elles tirer profit de la technologie blockchain ?

Technologie blockchain

Une blockchain (chaîne de blocs) est une chaîne de données distribuée qui stocke les données de manière sécurisée à de très nombreux endroits. L’idée de base, dont l’adoption par Bitcoin est célèbre, est d’ajouter les nouvelles données à la fin de chaînes de données publiques avec une version chiffrée et mathématiquement condensée des données précédentes. Cela rend les anciennes données infalsifiables. En effet, étant donné que de nouvelles données sont ajoutées, des efforts substantiels (= puissance de l’ordinateur) sont alors nécessaires pour falsifier l’historique, notamment parce que vous auriez besoin de modifier l’historique dans toutes les copies disponibles de la base de données distribuée.

On en trouve une belle analogie dans la vie réelle dans l’État de Yap, en Micronésie. Durant de nombreux siècles, les tribus de ces îles du Pacifique Sud ont utilisé le Rai, une monnaie de pierre. Le Rai est constitué de grands disques de calcaire sculptés, qui peuvent atteindre 4 m de diamètre et peser jusqu’à 4,5 tonnes. La rareté des disques ainsi que les efforts nécessaires et les risques courus pour s’en procurer sur les autres îles les rendaient précieux pour les habitants de Yap. La masse monétaire est fixe, car plus aucune pierre n’est importée sur l’île. Les habitants de l’île savent qui possède quelle pièce, mais ne les déplacent pas forcément lorsqu’ils font du commerce. Les paiements s’effectuent intelligemment en mémorisant la propriété et en retraçant oralement l’historique des transactions. Dès lors, la base de données est publique, distribuée parmi les habitants de Yap et infalsifiable, car vous ne pouvez pas aller modifier l’historique des opérations précédentes dans le cerveau des habitants de l’île.

La technologie blockchain peut permettre à deux parties d’échanger des données sans avoir recours à une autorité centrale d’intermédiaires tiers. En d’autres termes : il existe une technologie disponible vous permettant de directement partager des données avec une contrepartie dans le monde entier de manière efficace, sécurisée, rapide et économique. Et de nombreux autres systèmes « neutres » confirment l’intégrité et l’authenticité de ces données.

Application à la chaîne logistique

J’ai découvert quatre grandes stratégies sur la manière d’utiliser l’idée de base de la technologie blockchain pour concilier toutes les données sur la chaîne logistique d’un produit afin d’améliorer les chaînes logistiques en elles-mêmes ou développer de nouveaux modèles commerciaux. J’ai fourni les exemples dont j’ai connaissance. N’hésitez pas à me faire parvenir ceux dont vous avez connaissance et je les partagerai dans un rapport de suivi.

1. Améliorer la transparence, p. ex. sur la provenance

  • Authentifier les produits (« Ce médicament est-il authentique ou une contrefaçon ?)
  • Sécuriser la traçabilité des certificats (bio, halal, pêche durable)
  • Suivre le trajet du produit tout au long de la chaîne logistique (« Est-ce fabriqué par des enfants ? » « Ce produit est-il réellement produit localement ? »)
  • Réduire la charge des audits requis par les systèmes et les processus internes,
  • Comprendre les caractéristiques du produit (« Quels éléments entrent dans la composition du produit ? »)

2. Optimiser l’empreinte et les interactions de la chaîne logistique

  • Faciliter la collaboration (par exemple, communiquer les tendances de la demande en amont et en aval de la chaîne)
  • Fournir des données de bout en bout sur votre emplacement dans la chaîne logistique

3. Rationaliser les processus commerciaux et financiers, par exemple Skuchain, Ethereumou Fluent

  • Simplifier et automatiser la facturation et les paiements,
  • Intensifier facilement les processus,
  • Dégager le capital immobilisé dans les lettres de crédit et autres instruments du commerce mondial.

4. Faciliter l’interaction avec l’utilisateur final

  • Faciliter les programmes de récompense basés sur les fabricants (plutôt que basés sur les distributeurs)

Fondamentalement, chaque flux de données dans une chaîne logistique pourrait bénéficier de la blockchain. Qu’il s’agisse de l’échange d’informations « classiques », telles que les volumes et les tendances de la demande à tous les niveaux, ou des développements plus récents visant à rationaliser les flux financiers connexes pour réduire au minimum le fonds de roulement et le nombre de transactions. Le tout d’une manière très transparente, fiable et évolutive. D’un point de vue informatique : les messages sont remplacés par des API, et je m’attends à ce que les API soient remplacés par leur blockchain équivalent.

L’œuf ou la poule ?

Alors, pourquoi n’assistons-nous pas à une adoption plus rapide de la technologie ? En voici quelques raisons : A) L’idée est encore très jeune et se situe à un niveau trop élevé dans le classement des tendances. Je pense encore qu’elle devra d’abord sortir de la liste « ultra » tendance et mûrir. B) Bien que l’idée de décentraliser les informations de la chaîne logistique semble être une merveilleuse idée, nous oublions toujours que la chaîne logistique est déjà fortement décentralisée. Les données sont généralement retenues « localement » en raison des sceptiques, des frontières de l’entreprise et des obstacles juridiques et nous passons effectivement beaucoup de temps à essayer de les centraliser. C) Il n’existe aucune norme dominante pour les échanges d’informations blockchain dans la chaîne logistique. Et encore moins de norme de gestion de la chaîne logistique. Bien sûr, cela n’empêchera pas les entreprises ambitieuses d’essayer de définir une norme de facto pour les échanges blockchain dans la chaîne logistique.

Malgré les inconvénients immédiats de cette technologie, cette dernière pourrait présenter d’incroyables avantages pour la chaîne logistique. A) Les données sont un enregistrement vérifiable qui peut être inspecté et utilisé, avec les autorisations appropriées, par les entreprises, les organismes de normalisation, les régulateurs et les clients ; B) Elles sont en temps réel et souples. Toute personne possédant une copie obtient la même information, dès qu’elle est disponible ; C) Elle évite l’engagement de frais : sa mise en place évite les doubles dépenses grâce au partage de la même information, réduit les exigences en termes d’audit et simplifie les processus commerciaux et de paiement ; D) La continuité est garantie aussi longtemps que certaines entreprises utilisent la chaîne, car aucun opérateur central ne gère le système.

Le principal obstacle s’apparente à l’énigme de l’œuf et de la poule. Par où commencer ? Ou qui commence ? Je ne répondrai pas à ces questions, mais l’histoire nous désigne certaines leçons tirées des précédentes évolutions. Les solutions doivent être développées, l’industrie va mûrir, certains nouveaux acteurs vont partir et d’autres rejoindront le mouvement. Et finalement, une approche commune sera trouvée, ou peut-être quelques approches communes.

Un impact sur vos affaires ?

À court terme : non, pas encore. Les start-up blockchain en sont encore à leurs débuts et je n’ai pas entendu parler de grandes organisations non financières intéressées par ce marché. À long terme : oui, bien entendu ! Selon moi : les institutions financières vont développer des produits sur la base de la blockchain en mettant l’accent sur les commerces transfrontaliers, le paiement des fournisseurs et le financement des stocks, les fabricants utiliseront les produits blockchain pour suivre la demande, l’expérience de l’utilisateur final et les commentaires sur leurs produits, les entreprises de logistique utiliseront la technologie pour réaliser le suivi des colis, les organismes de normalisation utiliseront la blockchain pour simplifier les processus des programmes de conformité et, bien entendu, des moyens novateurs permettant d’accélérer l’échange de données au sein de la chaîne logistique émergeront et deviendront la norme.

Je vous dois encore la réponse à l’énigme : « qu’est-ce qui casse avant que nous l’utilisions ? » Un œuf. Mais je n’ai aucune réponse à l’autre. Qui de l’œuf ou de la poule est arrivé le premier ? Et qui a ensuite construit le nid ?

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Jonas Hatem